À l’Est, du nouveau : la corruption en Europe orientale à l’épreuve de 2026

Nuit du 14 au 15 février 2026. Un train Kiev-Varsovie, quelque part avant la frontière polonaise. Des enquêteurs du Bureau national anticorruption ukrainien (NABU) font descendre un passager : Guerman Halouchtchenko, ancien ministre de l’Énergie, puis de la Justice. Quelques jours plus tard, la Haute Cour anticorruption le place en détention, avec une caution fixée à 200 millions de hryvnias[1]. Et moi, lisant la dépêche, je me suis surprise à penser : « Tiens, à l’Est, il se passe enfin quelque chose. »

Pendant longtemps, écrire sur la corruption en Europe de l’Est revenait à réécrire chaque année le même article : scores médiocres, oligarques bien installés, fonds européens détournés, et conclusion désabusée sur « l’héritage soviétique ». Depuis l’été 2025, pourtant, le tableau a bougé. Tout ne s’est pas amélioré, loin de là. Mais pour le responsable conformité qui traite avec cette région, les cartographies des risques d’hier ne suffisent plus.

I. Le thermomètre : un Indice qui continue de baisser

Pour rappel, l’Indice de perception de la corruption (IPC) de Transparency International note 182 pays de 0 (très corrompu) à 100 (très intègre). L’édition 2025, publiée le 10 février 2026, n’a rien de rassurant : la moyenne mondiale tombe à 42, son plus bas niveau depuis plus de dix ans, et plus des deux tiers des pays restent sous la barre des 50[2].

L’Europe n’échappe pas au mouvement. La moyenne « Europe de l’Ouest et UE » recule de 66 à 64. Même le Luxembourg perd trois points (78, contre 81)[3]. Mais c’est à l’Est que les chiffres piquent :

  • Hongrie : 40 (41 en 2024), 84e rang mondial ;
  • Bulgarie : 40 (43 en 2024), ex aequo avec la Hongrie ;
  • Roumanie : 45 (46 en 2024), 70e ;
  • Slovaquie : 48 (49 en 2024), 61e ;
  • Ukraine : 36 (35 en 2024), 104e[3].

La Hongrie signe son pire résultat depuis la création de l’indice. Dernière de l’UE pour la quatrième année consécutive, elle a perdu 15 points depuis 2012, et Transparency International Hungary parle sans détour de « vol organisé des fonds publics »[4]. À l’inverse, l’Ukraine, pays en guerre, est le seul de sa région à progresser. Pourquoi ? Parce que ses institutions anticorruption ont montré qu’elles pouvaient mordre, y compris la main du pouvoir[5].

Certes, l’IPC mesure une perception, pas des faits. Mais c’est précisément ce que regarde un comité d’acceptation client lorsqu’il note un « risque pays ».

II. Ukraine : l’opération « Midas », ou quand l’institution tient bon

Prenons le cas de l’Ukraine. Le 10 novembre 2025, le NABU et le Parquet spécialisé anticorruption (SAP) dévoilent l’opération « Midas », fruit de quinze mois d’enquête. Le schéma est d’une simplicité redoutable : chez Energoatom, l’opérateur public du nucléaire, les fournisseurs devaient reverser 10 à 15 % de la valeur de leurs contrats, sous peine d’être écartés des listes de prestataires. Environ 100 millions de dollars auraient ainsi été détournés, puis blanchis via un « back-office » à Kiev. Près de 1 000 heures d’écoutes, plus de 70 perquisitions. L’organisateur présumé, Timour Mindich, homme d’affaires et copropriétaire du studio Kvartal 95 fondé par Volodymyr Zelensky, aurait quitté le pays quelques heures avant les perquisitions[6].

Et après ? Les ministres de la Justice et de l’Énergie sont démis le 19 novembre 2025. Le 28 novembre, après une perquisition à son domicile, Andriï Iermak, chef de l’administration présidentielle, démissionne. Le 11 mai 2026, il est à son tour mis en cause par le NABU, dans un dossier distinct dit « Dynastie », pour blanchissement d’environ 460 millions de hryvnias via un projet immobilier de luxe près de Kiev[7].

Ce qui rend l’affaire instructive, c’est sa chronologie. Le 22 juillet 2025, le Parlement ukrainien avait voté la loi n° 12414, qui plaçait le NABU et le SAP sous l’autorité du procureur général. Neuf jours de manifestations, les premières depuis le début de la guerre, et une Commission européenne qui menace de suspendre certains versements. Résultat : le 31 juillet, la Rada vote la loi n° 13533, qui restaure l’essentiel de leur indépendance, par 331 voix sans opposition, et le président la signe le jour même[8]. Trois mois après, ces mêmes institutions frappaient au sommet de l’État. Vous l’aurez compris : l’indépendance d’une autorité anticorruption ne se mesure pas sur le papier, mais à sa capacité à viser le premier cercle.

III. Hongrie, Bulgarie, Slovaquie : quand les urnes (et la rue) s’en mêlent

En Hongrie, le verdict est venu des électeurs. Le 12 avril 2026, le parti Tisza de Péter Magyar remporte 141 sièges sur 199, soit une majorité des deux tiers, avec une participation de près de 79 %. Viktor Orbán concède sa défaite après seize ans de pouvoir, et Péter Magyar est élu Premier ministre le 9 mai[9].

Le changement est immédiat sur le terrain qui nous intéresse. Pour rappel, une partie des fonds européens destinés à Budapest était gelée depuis 2022, notamment au titre du mécanisme de conditionnalité, et plus d’un milliard d’euros ont été définitivement perdus fin 2024. Le 29 mai 2026, le nouveau gouvernement obtient un accord ouvrant l’accès à 16,4 milliards d’euros, sous réserve de 27 « super-jalons » : réforme des marchés publics, renforcement de l’Autorité pour l’intégrité, sortie des fondations d’intérêt public qui détenaient notamment des universités[10]. Surtout, le 10 juillet 2026, la Commission confirme l’adhésion de la Hongrie au Parquet européen (EPPO), qui deviendra son 25e État participant. Or le Parquet européen est compétent pour les infractions commises depuis le 1er juin 2021[11]. Dès lors, une partie de l’ère Orbán redevient juridiquement accessible.

En Bulgarie, c’est la rue qui a tranché. Le 11 décembre 2025, le gouvernement Jeliazkov démissionne après des manifestations de plus de 100 000 personnes contre le budget 2026 et la « capture de l’État », avec en toile de fond l’influence de Delyan Peevski, sanctionné par les États-Unis et le Royaume-Uni pour corruption[12]. Le pays entre dans la zone euro le 1er janvier 2026 avec un gouvernement démissionnaire. Aux élections anticipées du 19 avril 2026, le parti de l’ancien président Roumen Radev obtient la majorité absolue (131 sièges sur 240) sur la promesse de démanteler le « modèle oligarchique »[13]. Promesse de campagne ? Certainement. Il faudra la juger sur pièces.

Un autre cas ? Il n’y a pas besoin d’aller très loin. La Slovaquie de Robert Fico suit le chemin inverse. La réforme pénale du 8 février 2024 a supprimé le Parquet spécial chargé des grandes affaires de corruption, réduit des peines et raccourci des délais de prescription. Le 3 juillet 2024, la Cour constitutionnelle n’en a censuré que certaines dispositions (réouverture d’accords de plaider-coupable, règles transitoires favorables aux prévenus), sans toucher à la suppression du Parquet spécial[14]. Fin 2025, c’est l’Office de protection des lanceurs d’alerte qui est démantelé. Le Parquet européen a publiquement averti, le 28 novembre 2025, que ces changements nuiraient à ses propres enquêtes en cours[15].

IV. Ce que cela change pour le responsable conformité

Ranger ces événements dans la rubrique « actualité politique » serait une erreur. Trois raisons à cela.
D’abord, les fonds européens. Selon son rapport annuel 2025, publié en mars 2026, le Parquet européen conduisait 3 602 enquêtes actives fin 2025, pour un préjudice estimé à 67,27 milliards d’euros. La Roumanie arrive deuxième en nombre de dossiers (535 enquêtes, 6,05 milliards d’euros de préjudice estimé), la Bulgarie totalise 267 enquêtes[16]. Chaque euro de subvention qui transite par un marché public, un sous-traitant ou un véhicule d’investissement est une exposition potentielle, y compris pour l’établissement luxembourgeois qui tient le compte, domicilie la holding ou administre le fonds.

Ensuite, le droit change. La directive (UE) 2026/1021 relative à la lutte contre la corruption, adoptée par le Conseil le 21 avril 2026 et publiée au Journal officiel le 11 mai 2026, harmonise pour la première fois les infractions (corruption publique et privée, trafic d’influence, détournement, enrichissement lié à la corruption) et prévoit, pour les personnes morales, des amendes pouvant atteindre 5 % du chiffre d’affaires mondial ou 40 millions d’euros. Les États ont 24 mois pour la transposer. A cet égard, un point mérite l’attention : un programme de conformité effectif pourra constituer une circonstance atténuante, à condition de ne pas relever de la simple façade[17].

Enfin, les tiers. En l’espèce, rappelons l’affaire Microsoft Hongrie : en 2019, le groupe a versé plus de 25 millions de dollars aux autorités américaines après que sa filiale eut accordé à des revendeurs des remises présentées comme destinées à des clients publics, remises qui servaient en réalité à financer des pots-de-vin[18]. Pas de valise de billets. Juste une ligne de remise commerciale que personne ne questionnait.

Concrètement, nous vous proposons d’intégrer dès maintenant :

  • une révision des notations « risque pays » qui ne s’arrête pas à l’IPC, mais tienne compte des alternances et des réformes (ou des reculs) institutionnels, dans les deux sens ;
  • un criblage des personnes politiquement exposées qui inclut les anciens ministres et leurs proches, les dirigeants d’entreprises publiques de l’énergie et les financiers de l’entourage, avec une vigilance renforcée au sens de la loi modifiée du 12 novembre 2004, en attendant l’application du règlement (UE) 2024/1624 le 10 juillet 2027 ;
  • un contrôle des remises, commissions et contrats d’intermédiaires sur les marchés publics financés par l’UE ;
  • une attention particulière aux flux sortants des dirigeants et de leurs proches lorsque le contexte politique qui les protégeait disparaît, comme en Hongrie ou en Bulgarie cette année.

V. Ce que l’Est nous apprend

Il serait confortable de conclure que la corruption à l’Est relève d’un héritage que le temps finira par effacer. Les douze derniers mois disent autre chose : elle recule quand une institution indépendante peut enquêter jusqu’au sommet, quand les électeurs sanctionnent, et quand Bruxelles conditionne l’argent au droit. Elle progresse dès que l’un de ces verrous saute, comme en Slovaquie.

Pour le responsable conformité, la leçon est pratique : le risque pays n’est pas une donnée figée. Il se lit dans les votes des parlements, dans les communiqués du NABU et du Parquet européen, dans les calendriers de transposition. Et, parfois, dans un train de nuit à destination de Varsovie.

Notes

[1] Ukrainska Pravda, 17 février 2026, détention de Guerman Halouchtchenko et caution de 200 millions de hryvnias, 
[2] Transparency International, communiqué IPC 2025 du 10 février 2026 (moyenne mondiale de 42, plus des deux tiers des pays sous 50), 
[3] Transparency International, tableau des scores IPC 2025 et 2024 ; analyse Europe (moyenne UE de 66 à 64) : source 1, source 2,
[4] Transparency International Hungary, résultats IPC 2025 (pire score de l’histoire du pays, dernier de l’UE pour la quatrième année), 
[5] Transparency International Ukraine, IPC 2025 (36 points, 104e sur 182, seul pays de la région en progression), 
[6] OSW, « Operation Midas: the largest corruption scandal within Zelensky’s inner circle », 13 novembre 2025, 
[7] Ukrainska Pravda, 11 mai 2026, Andriï Iermak mis en cause pour blanchiment dans le dossier « Dynastie », 
[8] OSW, « Ukraine: Verkhovna Rada restores independence of anti-corruption bodies », 31 juillet 2025 (lois n° 12414 et n° 13533), 
[9] CNN, élections hongroises du 12 avril 2026, et récapitulatif des résultats (141 sièges pour Tisza, élection de Péter Magyar le 9 mai 2026) : source 1, source 2,
[10] Euronews, 29 mai 2026, accord sur 16,4 milliards d’euros de fonds européens et 27 « super-jalons », 
[11] Euronews, 10 juillet 2026, adhésion de la Hongrie au Parquet européen, 
[12] OSW, « Bulgaria: government falls under pressure from public protests », 12 décembre 2025 ; AP via The Hill, démission du gouvernement quelques semaines avant l’entrée dans la zone euro, 
[13] Élections législatives bulgares du 19 avril 2026 (131 sièges pour Progressive Bulgaria, gouvernement Radev investi le 8 mai 2026), 
[14] The Slovak Spectator, décision de la Cour constitutionnelle slovaque du 3 juillet 2024 sur la réforme pénale,
[15] Parquet européen, déclaration du 28 novembre 2025 sur la réforme slovaque de la protection des lanceurs d’alerte ; Al Jazeera, manifestations du 16 décembre 2025, 
[16] Parquet européen, rapport annuel 2025, chiffres clés, 
[17] Conseil de l’UE, communiqué du 21 avril 2026, et eucrim, « Directive on Combatting Corruption Adopted and Published » (directive (UE) 2026/1021) : source 1, source 2,
[18] GeekWire, 22 juillet 2019, règlement de plus de 25 millions de dollars par Microsoft dans l’affaire de sa filiale hongroise, 

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