L’Europe veut réarmer. Mais si ses banques ne financent pas ses entreprises de défense, qui le fera ? Les Américains ? Les Chinois ?
L’Europe veut renforcer sa souveraineté. Elle annonce des milliards pour sa défense, multiplie les stratégies industrielles et appelle à l’autonomie stratégique. Mais une question dérangeante demeure : à quoi sert de vouloir produire européen si nous ne sommes pas capables de financer les entreprises européennes qui détiennent les technologies dont notre sécurité dépend ?
Et surtout, que se passe-t-il lorsque ces entreprises doivent chercher leurs capitaux ailleurs ?
Car derrière une opération de financement, il peut parfois se jouer bien davantage qu’une simple question de trésorerie.
Il peut se jouer une part de notre souveraineté.
150 milliards d’euros pour la défense. Et un trou de financement de plusieurs milliards pour ses PME.
Le paradoxe est saisissant.
D’un côté, l’Union européenne a créé SAFE, un instrument permettant de mobiliser jusqu’à 150 milliards d’euros de prêts aux États membres pour soutenir leurs investissements et acquisitions dans le domaine de la défense.
De l’autre, la Commission européenne reconnaît que les PME européennes du secteur rencontrent des difficultés significatives pour accéder aux financements privés.
Le déficit annuel est estimé, de manière conservatrice, à 2 milliards d’euros en fonds propres et entre 1 et 2 milliards d’euros en dette, selon une étude publiée en 2024. La Commission retient désormais un ordre de grandeur de 2 milliards pour chacune de ces catégories.
Autrement dit, jusqu’à 4 milliards d’euros de besoins annuels insuffisamment couverts, pour les seules PME de défense.
Précisons-le : les 150 milliards de SAFE correspondent à des prêts destinés aux États, tandis que ce déficit concerne les besoins de financement des entreprises. Ce ne sont pas les mêmes mécanismes.
Mais cette distinction rend le problème encore plus intéressant.
Nous pouvons annoncer des moyens considérables pour acheter des capacités de défense. Encore faut-il que les entreprises capables de les produire disposent des capitaux nécessaires pour se développer.
Car entre une ambition politique, une commande publique et la capacité industrielle de la satisfaire, il existe un acteur indispensable : le financeur.
Le derisking : quand il devient plus simple de refuser un risque que de le comprendre
Dans le secteur financier, le derisking désigne notamment les stratégies consistant à réduire ou supprimer certaines expositions, parfois en refusant ou en interrompant des relations d’affaires.
Le principe est parfaitement légitime.
Une banque doit maîtriser ses risques. Elle doit prévenir le blanchiment, respecter les sanctions internationales, contrôler les opérations sensibles, identifier les bénéficiaires effectifs et veiller à sa solidité financière.
Et l’industrie de défense présente incontestablement des risques particuliers.
Marchés publics sensibles, intermédiaires, corruption, contrôles des exportations, restrictions internationales, utilisateurs finaux, technologies à double usage : les exigences de vigilance y sont considérables.
Mais une question mérite d’être posée.
À partir de quel moment la gestion du risque cesse-t-elle de consister à l’évaluer pour devenir une politique d’évitement systématique ?
La difficulté est réelle et documentée.
Dans son étude consacrée au financement des PME de défense, la Commission européenne identifie plusieurs obstacles : la longueur des procédures d’acquisition publique, la complexité réglementaire, le manque de fonds spécialisés et certaines politiques d’exclusion fondées sur des interprétations excessivement restrictives des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG).
Il ne s’agit donc pas de prétendre que les banques refusent toutes de financer la défense.
Ni de considérer que chaque refus serait injustifié.
Il s’agit de comprendre pourquoi des entreprises parfaitement licites peuvent rencontrer des difficultés de financement qui ne tiennent pas uniquement à leur viabilité économique.
Et surtout, quelles conséquences cela peut entraîner.
Non, financer la défense n’est pas interdit par le droit européen
C’est une précision essentielle.
Le cadre européen de la finance durable n’interdit pas, par principe, les investissements dans l’industrie de défense.
La Commission européenne a expressément clarifié ce point, tout en rappelant l’existence d’activités prohibées ou soumises à des restrictions spécifiques, notamment concernant certaines armes controversées.
Il existe donc une différence fondamentale entre une activité interdite, une activité présentant des risques élevés et une activité qu’un établissement décide de ne pas financer dans le cadre de sa propre politique commerciale.
Ces trois situations ne doivent pas être confondues.
Une entreprise qui développe un système de communication satellitaire sécurisé, un logiciel de cybersécurité ou un composant destiné à un équipement militaire n’est pas automatiquement exclue du financement au seul motif que sa technologie contribue à la défense.
Le risque doit être analysé. Il ne devrait pas être présumé insurmontable du seul fait de l’appartenance à un secteur.
C’est précisément là que la conformité doit jouer son rôle.
Non pas faire disparaître le risque, mais permettre de prendre des décisions éclairées.
Quand nous ne finançons pas nos entreprises stratégiques, d’autres peuvent le faire
Imaginons une PME européenne développant une technologie critique : système autonome, capteur, satellite, solution de cybersécurité ou matériau avancé.
Elle dispose d’une innovation prometteuse, d’ingénieurs compétents et de perspectives commerciales.
Mais elle doit financer son industrialisation.
Ses cycles de développement sont longs. Ses clients sont parfois des États. Ses produits sont réglementés. Ses besoins en capitaux dépassent ce que ses fondateurs peuvent apporter.
Elle cherche des investisseurs.
Certains hésitent en raison du secteur, d’autres du risque commercial ou du manque de liquidité des investissements.
Finalement, un fonds étranger propose de financer son développement.
En soi, rien de répréhensible.
Les investissements internationaux sont indispensables à de nombreuses entreprises et ne constituent pas, par nature, une menace.
Mais tous les financements ne produisent pas les mêmes dépendances.
Selon l’origine des capitaux, la structure de l’opération et les droits accordés à l’investisseur, plusieurs risques stratégiques peuvent apparaître.
Premier risque : perdre progressivement le contrôle d’une technologie critique
Un investissement en capital peut s’accompagner de droits de gouvernance, de droits de veto, d’un accès à certaines informations ou d’une influence sur les décisions stratégiques.
Lorsqu’il s’agit d’une technologie sensible, ces droits peuvent prendre une dimension particulière.
Qui décide de l’orientation de la recherche ?
Qui contrôle les décisions relatives à la propriété intellectuelle ?
Qui peut influencer les partenariats industriels ou les choix d’implantation ?
Les mécanismes européens et nationaux de filtrage des investissements étrangers peuvent contribuer à prévenir certaines opérations problématiques.
Mais leur existence ne fait pas disparaître la nécessité d’évaluer les risques en amont.
Une entreprise peut conserver son siège en Europe tout en voyant une partie de ses décisions stratégiques dépendre progressivement d’intérêts extérieurs.
Deuxième risque : voir partir les talents, les brevets et les centres de décision
Un financement peut être accompagné de conditions relatives à l’implantation de l’entreprise, au développement de ses activités ou à sa stratégie industrielle.
Dans certaines circonstances, cela peut favoriser le transfert de compétences, de propriété intellectuelle ou d’activités de recherche vers un autre territoire.
Le phénomène n’est ni automatique ni propre aux investisseurs étrangers.
Mais il peut devenir particulièrement préoccupant lorsqu’il concerne des technologies essentielles à la sécurité collective.
Car la souveraineté industrielle ne repose pas uniquement sur la propriété juridique d’une entreprise.
Elle dépend aussi de l’endroit où se trouvent ses ingénieurs, ses laboratoires, ses capacités de production et ses centres de décision.
On peut acheter des équipements. Il est beaucoup plus difficile de reconstruire un savoir-faire stratégique que l’on a laissé partir.
Troisième risque : remplacer une dépendance financière par une dépendance géopolitique
Le financement international peut exposer une entreprise à des environnements juridiques et réglementaires différents.
Sanctions, restrictions à l’exportation, contrôles des investissements, obligations contractuelles ou effets extraterritoriaux de certaines réglementations peuvent peser sur ses activités.
Cela ne signifie pas qu’un financement non européen entraînerait nécessairement l’application de toutes les règles du pays du financeur.
Les conséquences dépendent des opérations, des parties concernées, des flux et des rattachements juridiques applicables.
Mais ces questions doivent être examinées avec une vigilance particulière lorsqu’une entreprise contribue à des capacités stratégiques.
Peut-on véritablement parler d’autonomie stratégique lorsque certaines décisions essentielles deviennent tributaires d’acteurs ou de contraintes que nous ne maîtrisons pas ?
Quatrième risque : exposer des informations sensibles
Les opérations de financement s’accompagnent souvent de procédures de due diligence approfondies.
Un investisseur peut demander à examiner des informations financières, contractuelles, commerciales ou technologiques.
Pour une entreprise active dans la défense, la nature des données communiquées peut soulever des enjeux particuliers de confidentialité, de sécurité et de contrôle des exportations.
Des protections juridiques existent et doivent être mises en œuvre.
Mais là encore, la question dépasse la seule levée de fonds.
Elle concerne la maîtrise des informations stratégiques et les conditions dans lesquelles elles peuvent être partagées.
Cinquième risque : créer ailleurs la valeur que nous avons développée ici
C’est probablement le risque le plus silencieux.
L’Europe investit dans l’éducation, la recherche, les infrastructures, les programmes d’innovation et le développement de compétences technologiques.
Mais si les entreprises issues de cet écosystème ne trouvent pas les capitaux nécessaires pour franchir les étapes de leur croissance, elles peuvent être conduites à chercher ailleurs des conditions de développement plus favorables.
Cela peut être parfaitement bénéfique pour certaines d’entre elles.
Mais à l’échelle d’un continent, la répétition de ces situations soulève une question stratégique :
Sommes-nous en train de financer l’émergence de technologies dont la valeur économique et les décisions industrielles seront finalement captées ailleurs ?
Ce n’est pas une fatalité.
C’est un risque qu’une politique cohérente de souveraineté devrait chercher à maîtriser.
Le Luxembourg a une industrie de défense. Et ce n’est plus anecdotique.
Lorsqu’on parle du Luxembourg, on pense immédiatement aux banques, aux fonds d’investissement et aux institutions européennes.
Beaucoup moins aux entreprises de défense.
Pourtant, le Grand-Duché dispose d’un écosystème industriel et technologique actif dans des domaines directement liés aux capacités de sécurité et de défense.
Selon les travaux publiés en octobre 2026 par la Fondation IDEA, la base industrielle et technologique de défense luxembourgeoise comprend 122 organisations, actives notamment dans le spatial, la cybersécurité, les matériaux avancés et les systèmes autonomes.
Il ne s’agit pas de 122 fabricants d’armes.
Il s’agit d’un écosystème plus large, composé d’acteurs industriels, technologiques et de recherche, dont les compétences peuvent contribuer aux besoins de défense.
Et cette distinction est fondamentale.
Car la défense moderne ne repose plus seulement sur des chars, des avions de combat ou des systèmes d’armement.
Elle repose également sur les satellites, les communications sécurisées, les capteurs, les logiciels, les matériaux composites, les infrastructures numériques et les technologies à double usage.
Sur ces terrains, le Luxembourg possède des compétences reconnues.
Des entreprises comme GovSat, EURO-COMPOSITES, GRADEL, HITEC Luxembourg, LuxSpace ou encore des acteurs de la cybersécurité participent, chacune dans son domaine, à cet environnement technologique et industriel.
Le gouvernement luxembourgeois a d’ailleurs franchi une étape importante en présentant, en mars 2026, sa stratégie nationale pour l’industrie de défense.
Le 30 avril 2026, il a annoncé la création d’un Fonds national de défense doté de 150 millions d’euros sur cinq ans, mis en œuvre par la SNCI, afin de soutenir notamment les entreprises innovantes actives dans la défense et les technologies à double usage.
L’ambition est claire : favoriser le développement d’un écosystème national performant dans des domaines tels que la cybersécurité, l’espace, les matériaux avancés et l’automatisation.
Et le Luxembourg ne part pas de zéro en matière de mobilisation financière.
En janvier 2026, son émission inaugurale de Defence Bonds, pour 150 millions d’euros, a été entièrement souscrite en moins d’une journée, avec la participation de plusieurs banques de la place à sa distribution.
Cette opération démontre qu’il existe une capacité à mobiliser des capitaux pour la défense nationale.
Elle ne résout toutefois pas, à elle seule, les besoins de crédit, de fonds propres et de financement de croissance des entreprises du secteur.
Et c’est précisément là que réside le défi.
Et si le Luxembourg devenait une place forte du financement de la défense européenne ?
Le Luxembourg dispose d’une combinaison particulièrement intéressante.
D’un côté, un écosystème industriel et technologique de défense en développement.
De l’autre, une place financière internationale réunissant banques, fonds d’investissement, acteurs du private equity, spécialistes de la dette privée, assureurs et professionnels de la gestion des risques.
Les compétences existent.
Les besoins aussi.
Et les pouvoirs publics commencent à mettre en place des instruments dédiés.
Pourquoi ne pas aller plus loin ?
Pourquoi ne pas développer davantage de solutions financières adaptées aux entreprises de défense et aux technologies à double usage ?
Pourquoi ne pas mobiliser les compétences luxembourgeoises en matière de conformité pour construire des dispositifs de financement exigeants, mais opérationnels ?
Pourquoi ne pas faire de la maîtrise des risques un avantage compétitif plutôt qu’un facteur d’exclusion ?
Il ne s’agit évidemment pas de demander aux banques de financer aveuglément toute entreprise se réclamant de la défense.
Ce serait irresponsable.
Les risques de corruption, de détournement, de sanctions et de violation des règles de contrôle des exportations doivent rester au cœur de l’analyse.
Mais une conformité efficace ne consiste pas à considérer que tout ce qui est sensible doit être évité.
Elle consiste à distinguer ce qui est interdit de ce qui est autorisé, ce qui est maîtrisable de ce qui ne l’est pas, et ce qui relève d’un risque réel de ce qui procède d’une exclusion de principe.
La Banque européenne d’investissement elle-même a considérablement renforcé son engagement dans la sécurité et la défense.
En 2025, le Groupe BEI a consacré 4,4 milliards d’euros à ces domaines, tout en maintenant certaines exclusions, notamment concernant le financement direct des armes et des munitions.
Le mouvement est donc engagé, mais les besoins demeurent considérables.
Le Luxembourg pourrait avoir une véritable carte à jouer dans cette transformation.
À condition de faire dialoguer deux univers qui, jusqu’à présent, ne se comprennent pas toujours suffisamment : les industriels de défense et les professionnels du financement et de la conformité.
Le plus grand risque serait-il finalement de ne pas en prendre ?
L’Europe veut renforcer son autonomie stratégique.
Elle veut sécuriser ses approvisionnements, développer ses technologies, protéger ses infrastructures et disposer de capacités industrielles capables de répondre aux besoins de ses États.
Ces ambitions ont un coût.
Mais ne pas les financer peut aussi en avoir un.
Car lorsqu’une entreprise stratégique ne trouve pas les ressources nécessaires à son développement, elle ne disparaît pas nécessairement.
Elle peut ralentir ses investissements.Renoncer à certains projets.
Être rachetée.
Ou rechercher des capitaux sur d’autres marchés.
Chacune de ces décisions peut être parfaitement rationnelle à l’échelle de l’entreprise.
Mais leurs conséquences cumulées méritent d’être examinées à l’échelle de notre souveraineté.
Il serait absurde de considérer que tout financement étranger constitue une menace.
Il serait tout aussi imprudent d’ignorer les dépendances qu’il peut parfois créer.
Et il serait paradoxal que l’Europe, au moment même où elle cherche à renforcer son autonomie stratégique, laisse des entreprises essentielles à cette ambition rencontrer des obstacles financiers qui pourraient être surmontés par une meilleure compréhension de leurs activités et de leurs risques.
Le rôle de la conformité est de protéger nos économies.
Pas de les empêcher de financer leur propre sécurité.
Alors posons la question qui dérange :
Et si, à force de vouloir éviter tous les risques, nous finissions par prendre le plus grand de tous : celui de dépendre des autres pour assurer notre défense ?
ZONE GRISE – Bouclier ou arme ?
C’est précisément cette question que nous souhaitons mettre au cœur des débats le 11 février 2027, au Cercle Cité à Luxembourg, lors de la conférence ZONE GRISE – Bouclier ou arme ?, organisée par LUTCOR en collaboration avec les étudiants de la majeure Compliance de l’École européenne d’intelligence économique de Versailles.
Notre troisième table ronde sera consacrée à une interrogation volontairement directe :
« Derisking : qui finance encore la défense ? »
Nous y confronterons les perspectives des institutions publiques, des acteurs financiers et de l’industrie de défense, pour dépasser les discours de principe et aborder les difficultés concrètes du financement de notre autonomie stratégique.
Parce que la souveraineté ne se décrète pas seulement dans les discours politiques.
Elle se construit dans les laboratoires, les entreprises, les usines.
Et aussi, parfois, dans les comités de crédit.
Alors si le débat vous intéresse et vous souhaitez y participer n’hésitez pas à nous écrire !