Lundi 28 avril 2025, 12h33. L’Espagne et le Portugal basculent dans le noir pendant une dizaine d’heures[1]. Plus de courant, plus de réseau, plus de terminaux de paiement. Sur les plages espagnoles, des commerçants aux étals pleins affichent « espèces uniquement », pendant que les files s’allongent devant les distributeurs encore en service[2]. Et moi, suivant les images depuis Luxembourg, je me suis surprise à ouvrir mon portefeuille : deux billets, quelques pièces. Autonomie estimée : une demi-journée.
La scène est anecdotique. Le chiffre qui la suit l’est beaucoup moins : dans les zones touchées, les paiements par carte en magasin ont chuté de 41 à 42 %, le commerce en ligne de 54 %, tandis que les retraits aux distributeurs bondissaient dans les zones épargnées[3]. Autrement dit, le jour où le numérique flanche, le billet redevient la seule monnaie qui fonctionne.
Voilà qui complique sérieusement le récit, longtemps servi, d’une mort programmée de l’argent liquide. Car en 2026, le cash recule, c’est un fait. Mais l’Union européenne s’apprête dans le même temps à le protéger par la loi, à le plafonner par un règlement anti-blanchiment, et à lui adjoindre un cousin numérique émis par la Banque centrale européenne. Trois mouvements qui semblent contradictoires, et qui intéressent directement le responsable conformité.
Pour prendre le sujet à rebours des prophéties, nous vous proposons de regarder où en est réellement le cash, ce que devient l’euro numérique, et ce que tout cela change concrètement pour nos dispositifs de LCB-FT.
I. Le cash recule, mais ne rend pas les armes
Commençons par les chiffres, les vrais. Selon la dernière étude de la BCE sur les habitudes de paiement (SPACE, publiée en décembre 2024), les espèces représentaient encore 52 % des transactions en point de vente dans la zone euro en 2024, contre 59 % en 2022, 72 % en 2019 et 79 % en 2016[4]. En valeur, la part tombe à 39 %. La carte progresse, à 39 % des transactions en nombre.
La pente est nette. Elle n’est pas uniforme pour autant. Le cash dépasse encore 60 % des paiements en Slovénie, à Malte, en Autriche et en Italie, alors qu’il passe sous les 30 % en Finlande et aux Pays-Bas, où il tourne autour de 20 %[5].
Et le plus intéressant n’est pas là. Malgré ce recul, 62 % des consommateurs de la zone euro jugent important ou très important de pouvoir payer en espèces (60 % en 2022)[4]. Le Luxembourg, place financière parmi les plus digitalisées d’Europe, enregistre d’ailleurs la plus forte hausse de cet attachement entre 2022 et 2024, avec 8 points de plus[6]. On paie moins en liquide, mais on tient davantage à pouvoir le faire. Paradoxe ? Non. Assurance.
Le problème, c’est que l’offre suit la courbe de l’usage, pas celle de l’attachement. Piero Cipollone, membre du directoire de la BCE, l’a rappelé devant la commission ECON du Parlement européen le 3 juin 2026 : la part des commerçants acceptant les espèces est passée de 96 % en 2021 à 88 % en 2024[7]. En Belgique, 23 % des consommateurs déclarent déjà que l’accès au cash est difficile, 18 % en Espagne[6].
Un cas d’école ? Il n’y a pas besoin d’aller très loin. En Suède, souvent présentée comme le laboratoire de la société sans espèces, seuls 5 % des personnes interrogées déclaraient avoir payé en liquide leur dernier achat en magasin en 2025, contre près de 40 % quinze ans plus tôt[8]. Et c’est précisément ce pays qui, aujourd’hui, fait marche arrière (nous y reviendrons).
II. L’euro numérique : du « Cash+ » à la table des négociations
Pour rappel, l’euro numérique n’est ni une cryptomonnaie ni un moyen de paiement privé. C’est de la monnaie de banque centrale, comme le billet, mais sous forme numérique, distribuée par les banques et prestataires de paiement et non directement par la BCE.
Le calendrier s’est précisé. Le 30 octobre 2025, le Conseil des gouverneurs de la BCE a clos la phase de préparation et annoncé la suite : si le règlement est adopté par les colégislateurs au cours de 2026, un exercice pilote pourrait démarrer à la mi-2027, pour une première émission possible en 2029[9]. La BCE prend soin de préciser que sa décision finale d’émettre n’interviendra qu’une fois la législation adoptée.
Côté législateur, les choses ont accéléré. Le Conseil a arrêté sa position de négociation le 19 décembre 2025, en traitant ensemble l’euro numérique et le cours légal des espèces[10]. Le Parlement européen, après un vote en commission ECON le 23 juin 2026, a confirmé son mandat en séance plénière le 9 juillet 2026, par 416 voix pour, 169 contre et 22 abstentions[11]. Les trilogues sont ouverts, avec l’objectif affiché d’un accord avant la fin de l’année[13].
Que contiendrait ce texte ? En l’état des deux mandats :
- un fonctionnement en ligne et hors ligne, le paiement hors ligne offrant une confidentialité proche de celle du billet, les données n’étant connues que du payeur et du bénéficiaire[12] ;
- un plafond de détention, dont le montant n’est pas encore fixé : la BCE indique avoir testé des plafonds allant jusqu’à 3 000 euros sans risque pour la stabilité financière[12], et le Conseil comme le Parlement se disputent désormais la main sur la fixation de ce plafond[13] ;
- une obligation d’acceptation par la plupart des commerçants, avec des exemptions pour les plus petites entreprises dans la version du Parlement[11][13] ;
- et un engagement explicite de la BCE : l’euro numérique « ne sera jamais de la monnaie programmable »[12].
Ce dernier point mérite qu’on s’y arrête. La première version de cet article évoquait le spectre d’une monnaie programmable permettant de contrôler l’épargne des citoyens. Certes, la crainte n’a pas disparu, et elle a nourri l’offensive des groupes Patriotes, ECR et ESN, qui ont contesté le mandat adopté en commission et forcé un vote en plénière[11]. Mais le texte, tel qu’il se dessine, va dans l’autre sens : pas de programmabilité, pas d’identification des utilisateurs par l’Eurosystème pour les paiements en ligne[12].
Et après ? Le véritable moteur politique n’est plus la vie privée, c’est la souveraineté. Selon la BCE, près des deux tiers des transactions par carte dans la zone euro passent par des acteurs non européens[14]. Christine Lagarde a appelé dès 2025 à saisir le « moment de l’euro », alors que 99 % des stablecoins adossés à une monnaie officielle le sont au dollar[15]. De l’autre côté de l’Atlantique, le Sénat américain votait, quelques heures avant la commission ECON, une interdiction de quatre ans de tout développement d’une monnaie numérique par la Réserve fédérale[14]. Deux continents, deux doctrines : l’Europe mise sur une monnaie publique numérique, les États-Unis sur des stablecoins privés.
III. Le cash sous protection juridique
C’est là que le raisonnement se complexifie. L’Union ne se contente pas de préparer l’euro numérique : elle veut, dans le même paquet, sanctuariser le billet.
Le projet de règlement sur le cours légal des billets et pièces en euros, proposé par la Commission en juin 2023, a été adopté en commission ECON dès le 5 novembre 2025 (46 voix pour, 4 contre, 8 abstentions)[16]. La position du Conseil du 19 décembre 2025 est sans ambiguïté[10] :
- interdire, en pratique, le refus des espèces par les commerçants et prestataires de services, sauf exceptions limitées (vente à distance, automates) ;
- obliger les États membres à surveiller l’acceptation du cash et à garantir l’accès aux espèces sur l’ensemble de leur territoire, à partir d’indicateurs communs, avec des mesures correctrices si nécessaire ;
- imposer à chaque État un plan ou des mesures de résilience en cas de perturbation grave et généralisée des paiements électroniques.
Ce dernier point n’est pas théorique. Au lendemain du black-out ibérique, le Forum national néerlandais sur les paiements, présidé par la De Nederlandsche Bank, a recommandé le 20 mai 2025 de garder chez soi environ 70 euros par adulte et 30 euros par enfant, de quoi tenir trois jours sans paiement électronique[17]. La Suède, elle, a distribué fin 2024 à ses cinq millions de foyers sa brochure « En cas de crise ou de guerre », qui recommande de conserver « suffisamment d’espèces pour au moins une semaine, de préférence en coupures variées » et de s’en servir de temps en temps[18]. Le pays pionnier du sans-cash conseille donc à ses citoyens de garder des billets. Tout est dit.
La BCE a d’ailleurs documenté le phénomène dans un article au titre évocateur, « Keep calm and carry cash », publié en septembre 2025 : pendant la pandémie, l’émission nette cumulée de billets a dépassé 140 milliards d’euros à fin 2020, soit plus du double de la moyenne annuelle d’avant-crise (55 milliards) ; au premier mois de l’invasion de l’Ukraine, la demande a bondi de 36 % dans les pays de la zone euro frontaliers[3]. À chaque crise, le même réflexe : le billet comme valeur refuge.
IV. Protégé, oui. Illimité, non : le plafond de l’AMLR
Voilà pour la face lumineuse. La face compliance est tout aussi structurante.
À compter du 10 juillet 2027, l’article 80 du règlement (UE) 2024/1624 (AMLR) interdira aux personnes qui négocient des biens ou fournissent des services d’accepter ou d’effectuer un paiement en espèces au-delà de 10 000 euros, « que la transaction soit effectuée en une seule opération ou en plusieurs opérations qui semblent liées »[19]. Quelques précisions utiles :
- les États membres peuvent fixer un plafond plus bas après consultation de la BCE, et les plafonds nationaux inférieurs déjà en vigueur continuent de s’appliquer ;
- le plafond ne vise pas les paiements entre particuliers agissant à titre non professionnel ;
- les dépôts auprès d’établissements de crédit, d’émetteurs de monnaie électronique ou de prestataires de services de paiement restent possibles au-delà, mais doivent être déclarés à la CRF ;
- en cas de force majeure rendant indisponibles les moyens de paiement non scripturaux, une suspension temporaire est possible, sous le contrôle de la Commission[19].
Pour mémoire, la France et l’Espagne plafonnent déjà la plupart des paiements professionnels en espèces à 1 000 euros, et la Grèce à 500 euros[20]. Pour le Luxembourg, le seuil européen s’appliquera directement en juillet 2027. Même la Suède s’y met : la Riksbank propose un plafond de 10 000 couronnes pour les achats en espèces dans le commerce de détail, à introduire en même temps que l’AMLR[8].
Nous comprenons donc la logique d’ensemble : l’Union protège le cash du quotidien et plafonne le cash de l’opacité. Le billet de 20 euros à la boulangerie est un droit. La valise de billets pour une montre de luxe devient une infraction.
V. Les échappatoires : de Monero aux stablecoins
Dans l’hypothèse où le cash se raréfierait, ceux qui cherchent l’anonymat, pour de bonnes ou de mauvaises raisons, ne resteront pas les bras croisés. Les pistes évoquées dans la première version de cet article restent d’actualité, avec des fortunes diverses :
- Les cryptomonnaies axées sur la confidentialité (Monero, Zcash), conçues pour rendre les transactions difficilement traçables.
- Le troc et les monnaies locales ou communautaires, qui échappent en partie aux circuits bancaires mais se heurtent vite à des limites d’échelle.
- Les stablecoins, grands gagnants de la période. Ils ne sont pas anonymes, mais ils circulent vite, hors du système bancaire traditionnel, et majoritairement en dollars[15].
Certes, l’étau se resserre. Le règlement MiCA encadre désormais l’émission de stablecoins et l’activité des prestataires de services sur crypto-actifs[21], et la « règle de voyage » impose que les transferts de crypto-actifs soient accompagnés d’informations sur l’émetteur et le bénéficiaire[22]. Mais pour le praticien, le message est clair : la disparition du cash ne supprime pas le risque de blanchiment, elle le déplace. Hier la valise de billets, demain le portefeuille non hébergé alimenté par une chaîne de stablecoins.
VI. Et le compliance officer, dans tout ça ?
Vous l’aurez compris, 2030 ne sera ni l’année de la fin du cash ni celle de son triomphe. Ce sera celle de la cohabitation, et la cohabitation se gère. Concrètement, nous vous proposons d’envisager quatre chantiers dès maintenant.
Revoir la cartographie des risques « espèces » à l’aune de l’AMLR. Le plafond de 10 000 euros concerne les professionnels de la vente de biens et de services, mais les établissements financiers seront en première ligne pour détecter les contournements : fractionnement de paiements « qui semblent liés », dépôts successifs juste sous les seuils, clients commerçants dont l’encaissement en espèces ne colle pas au profil. Les scénarios de monitoring doivent être recalibrés avant juillet 2027, pas après.
Intégrer le scénario de panne dans le dispositif. Si un État active la suspension pour force majeure prévue à l’article 80, ou si un black-out rend vos outils de filtrage indisponibles, que fait-on ? Le plan de continuité doit prévoir le traitement des opérations en mode dégradé et la documentation a posteriori des contrôles. Le 28 avril 2025 a montré que ce n’était pas un cas d’école.
Préparer l’arrivée de l’euro numérique. Pour les banques et prestataires de paiement luxembourgeois qui distribueront des portefeuilles, l’euro numérique sera un produit comme un autre au regard de la LCB-FT : entrée en relation, KYC, surveillance des transactions en ligne. Le hors ligne, avec sa confidentialité proche du billet et son plafond, posera la question de la calibration des contrôles. Mieux vaut y réfléchir pendant le pilote de 2027 qu’au lancement.
Cartographier l’exposition aux crypto-actifs et aux stablecoins. Clients qui convertissent, fonds qui arrivent d’une plateforme, contreparties qui règlent en USDT : autant de flux qui remplacent, en partie, ce que le cash permettait hier.
À cet égard, le paradoxe de la période mérite d’être retenu. Le cash, que l’on présentait comme le meilleur ami du blanchisseur, est aussi devenu, au fil des crises, la roue de secours de nos économies numériques. La conformité n’a pas à choisir entre les deux lectures. Elle doit tenir les deux, et c’est probablement là, entre le billet protégé et le billet plafonné, que se jouera une bonne partie de notre métier d’ici 2030.